A cause des absences pour vacances et des demandes conjuguées de quelques adhérents impatients, la sortie annuelle vers le Mont Chauve a été décidée un peu précipitamment. Mais tout le monde a pu être informé via notre site. Comme toujours, les absents ont eu forcément tort puisque tout s'est remarquablement passé.
On n'était que quatre au départ, deux vieux habitués : Christian et Jean (3 et 5 montées) et deux inquiets : Georges et Norbert qui allaient pour la première fois se jeter dans la gueule du monstre. On avait aussi prévu l'encadrement indispensable : Norbert et Jean étaient accompagnés par leurs attachées de presse, Anne-Marie et Colette, appareils photos à la main et véhicule suiveur avec tout le ravitaillement, les vêtements pour la descente, les boissons, pneus de secours, chambres, pompe. Bref, on n'est pas partis à l'aventure. Le plus délicat fut le choix du bon créneau météo dans une semaine où le mistral a soufflé quasiment en permanence, sauf le mercredi matin uniquement. Bernard était sceptique en nous voyant programmer la sortie ce mercredi, car étant en vacances dans le coin, il ne pensait pas la montée possible avec le mistral qui soufflait encore le soir du départ. Merci quand même Bernard, tu aurais pu avoir tout aussi bien raison que nous. Mais, bonne pioche ! Pas de vent mais en contre partie, un petit 9 degrés à 8 heures à Sault. On avait prévu, on avait emporté de quoi se couvrir. Mercredi, c'est jour de marché à Sault, ça, c'était pas prévu, difficile de trouver une place de parking, faudra s'en souvenir.
Le départ sera lent, très lent. Comme on démarre directement dans la pente, on va mettre longtemps avant d'avoir les muscles à température. On avait les gambettes à l'air dans cette fraîcheur matinale. C'est une erreur, il fallait partir de Monieux avant d'attaquer le Grand Chauve, on aurait été plus réactifs. Enfin, ça n'a pas trop géné Christian qui s'est envolé dès les premiers virages sur son 39x25, il avait pas plus petit et il l'a tiré jusqu'au sommet. C'est le développement d'un coureur pro qui escalade le Ventoux pendant le tour de France. Moi, ça me laisse sans voix. Chapeau, l'artiste ! Puis Georges s'est enhardi et nous a abandonnés à notre triste sort. Tout ça était parfaitement programmé, c'était dans l'ordre normal des choses. Avec Norbert, on a bien géré nos efforts pour ne pas trop s'entamer avant le Chalet Reynard. Le juge de paix, c'est les 6,5 km qui suivent, il fallait en garder sous la pédale jusque là. De temps à autre, on s'arrêtait à la voiture pour laisser un maillot, pour boire un coup, pour se faire tirer le portrait, histoire de bien prouver, photos à l'appui, qu'on a assuré jusqu'au sommet. On a les preuves, et les témoins, pour faire taire les mauvaises langues, toujours prêtes à mettre en doute l'authenticité de notre exploit. Chambrez, chambrez, nous on pédale. Il nous a fallu 1 heure 40 environ pour grimper les 800 mètres de dénivelé qui séparent Sault du chalet Reynard. On avait eu le temps de terminer notre échauffement, de terminer en accélération avant le chalet, de conserver une grande partie de notre énergie. On était au pied du monstre. Fallait pas se laisser impressionner.
On s'est arrêté un très court instant pour boire et surtout pour ne pas trop gamberger en regardant ce désert de pierres blanches et ce long ruban noir bordé par les poteaux jaunes et noirs indiquant la hauteur de neige l'hiver. Au sommet, énorme et majestueuse, la tour météo. On a l'impression, qu'en allongeant le bras, on va la toucher. Illusion ! Elle est à 6 km et 500 mètres plus haut. Le décor est impressionnant : blanc et désertique. J'imagine facilement ce qui pouvait se passer dans les têtes de Georges et de Norbert, j'avais connu ça, cinq ans auparavant. Et pendant que nos supportrices de charme sirotaient un thé à la terrasse du chalet, (gonflées les nanas), nous, on a remis en route. Ah, on n'était pas les seuls à le faire ! Des vélos ? Il y en avait de toutes sortes et de tous âges. Des cyclos ? Pareil. Des bagnoles suiveuses, encore plus. Et on était pourtant parmi les premiers à terminer l'ascension. Alors, on s'est enfermés chacun dans notre bulle. On a gardé deux pignons de réserve à l'arrière et on a rivé un oeil sur le cardio et un autre sur la route. Et chacun à son allure. Petit à petit, Christian et Georges se sont détachés et on les a perdus de vue au milieu de tout ce monde, des Belges et des Hollandais en majorité. Les Français, eux, ils dorment encore, ils monteront cet après-midi : c'est les vacances.
On va tenir ce développement pendant 3 km environ, la pente variant entre 7 et 9%, c'est pas encore le bout du monde. Norbert me fait entièrement confiance (je me demande s'il a bien raison !) et calque son allure sur la mienne. Alerte à 10%, on monte une galette à l'arrière, on en garde encore une pour la fin. (pas pour la faim !). Le rythme de pédalage est lent, on monte plus en force qu'en souplesse. On voit que les costauds qui nous dépassent tirent les mêmes développements que nous, mais sur un rythme de pédalage très supérieur. Mais, chacun son âge et chacun ses moyens. Dès que la pente s'adoucit, on en profite pour se décontracter et faire tomber le cardio. On tient le coup, pas de fausses notes, pas de coups de pompe, on avance vers la porte de l'enfer : les deux derniers kilomètres. Chemin faisant, on a déjà croisé le hors d'oeuvre : un petit raidard à 12%, mais pas trop long. Quelques coups de danseuse et on s'approche de la fin. On profite d'un petit endroit presque plat pour boire un dernier coup et serre les dents, le dernier kilomètre se rapproche. On a passé la stèle à Simpson, la pente ne descend plus sous les 10%, il faut avec l'aide du cardio, réguler nos efforts pour ne pas se mettre en surrégime. Norbert suit sans aucun problème (ou du moins, il n'en laisse rien paraître !). On tombe notre dernier pignon, on s'offre le luxe de dépasser un cyclo forcément plus lent que nous, on zigzague entre les photographes, on avance à 6 km/h. Il va falloir plus de 10 minutes pour "avaler" ce dernier km. C'est vraiment dur. Ceux qui l'ont déjà monté, peuvent en témoigner. La tour est là, très proche, mais toujours au-dessus de nous puisqu'il faut lever la tête pour la voir. Mauvais présage ! On n'est pas encore au sommet. C'est pourtant pas bien haut, 1 912 mètres ! Norbert se voit déjà en haut. "Oh ! y a encore un virage ?". J'ai pas eu le temps de le renseigner, il voulait la prime pour la 3ème place, il m'avait déjà doublé pour terminer presqu'au sprint. Le dernier virage et le dernier coup de cul avant la ligne l'ont plus que surpris. C'était pas prévu dans son planning. Pourtant, c'est là que la pente est la plus rude ! En fin de parcours ! Le Ventoux se mérite jusqu'au bout du bout. Et on l'a tous mérité, les deux "nouveaux" un peu plus que les habitués qui savaient eux à quoi s'attendre. Mais l'effort est le même pour tous et comme dit Bernard : " Le Ventoux, c'est tout au mental", sinon, mieux vaut rester en bas.
Fallait voir les visages de Georges et de Norbert : ça peut pas se décrire, mais quel souvenir ! Il y avait là, de la fierté, la satisfaction du devoir bien accompli, l'étonnement de se retrouver là, au sommet d'une "bosse" qu'on n'a pas l'habitude de fréquenter, l'expression d'un sentiment de plénitude partagé avec des amis. Ce moment-là, quelques secondes après qu'on se soit retrouvé, est très, très fort. Il est à la mesure des presque trois heures d'effort qui viennent de s'achever. Superbe et suprême récompense. C'est pas la première fois que je vis ce moment, et pourtant, il est toujours aussi intense. Et qu'est ce que c'est bon de pouvoir le partager ! Merci à toutes et à tous, faudra revenir encore une fois l'année prochaine. On n'est jamais blasé par des moments aussi rares.
En redescendant, quelques instants plus tard, on a pris conscience de l'ampleur de la tâche que l'on venait d'accomplir. On a croisé des cyclos arrêtés, pliés sur leur vélo, à bout de forces. Et il y en avait plus d'un. On a eu le loisir de croiser des visages écarlates, tordus par l'effort, mais aussi les visages rayonnants de ceux qui avaient parfaitement préparé leur affaire. Et bien que couvert, j'ai eu très froid jusqu'au Chalet. Et ça dure, ça dure... même à la descente, et ça plonge dur ! Possible qu'on ait pu monter là ? Aussi longtemps ? Là, où tant d'autres sont à la peine ? Ensuite, on s'est fait secouer par la chaussée pourrie entre le Chalet et Sault. Par là, le Tour de France ne passe jamais, alors la chaussée est à l'abandon, abandonnée à la neige l'hiver, abandonnée à la circulation le reste de l'année. Faut faire valoir ses qualités d'équilibriste pour arriver en bas sans chuter. Il a fallu près d'une heure pour rallier Monieux, le resto des Lavandes, lieu habituel où l'on fête nos "ascensions" réussies. Et là, on a parfaitement cloturé cette journée qui laissera de puissants souvenirs à tous. A l'année prochaine, si j'en ai encore la force et le mental. Mais qu'est-ce que c'était bon !